Le misérabilisme dans l’art français des années 1940-1950 : Gruber, Buffet et L’Homme Témoin

Le misérabilisme dans l’art français des années 1940-1950 : Gruber, Buffet et L’Homme Témoin
Francis Gruber, Job, 1944. © Tate
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Le misérabilisme est une tendance artistique méconnue qui s’est développée en France au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Il se distingue par une représentation réaliste et sombre de la condition humaine, mettant en avant la solitude, la détresse et l’angoisse de l’individu face à un monde en crise.
L’exposition Un exil combattant. Les artistes et la France 1939-1945 présentée au musée de l’Armée, explore cette période à travers le prisme de l’art, en proposant une autre approche de la survie en temps de guerre.
Les œuvres de Zadkine, Matisse, Herbin, Léger et d’autres artistes engagés témoignent d’un temps de lutte, d’exil, mais aussi de résistance créative. À travers leurs créations, ces artistes transforment l’épreuve en expression, l’exil en acte de mémoire, affirmant que l’art peut devenir un refuge, un espace de résistance et de liberté — tout comme le faisaient, à leur manière, les misérabilistes, en donnant voix à la souffrance humaine dans un monde au bord de la catastrophe.

Genèse et transformation du concept de misérabilisme

Le concept de misérabilisme trouve ses origines dans la philosophie du pessimisme, notamment à travers les travaux de Karl Robert Eduard von Hartmann au cours du dernier tiers du XIXe siècle. Ce dernier le définit comme une forme extrême du pessimisme, mettant en lumière les souffrances et les angoisses inhérentes à la condition humaine. L’appropriation de ce concept par les critiques et philosophes allemands permet alors son intégration progressive dans d’autres sphères culturelles et linguistiques, notamment dans la critique artistique française.

Dans les années 1930, Jean Schlumberger redonne au concept une nouvelle portée en l’élargissant. Désormais, le misérabilisme devient un outil critique utilisé de manière péjorative et moqueuse pour désigner certains courants littéraires mettant en avant la misère et la souffrance humaine. Après la Seconde Guerre mondiale, le terme est progressivement adopté par les critiques d’art pour qualifier une esthétique qui se manifeste dans les arts visuels.

Bien que souvent perçu négativement, le misérabilisme se distingue par plusieurs caractéristiques récurrentes : une figuration réaliste et expressive, une vision pessimiste de la réalité, une mise en exergue de la pauvreté et des aspects sombres de l’existence, ainsi qu’une proximité avec les idéaux socialistes et existentialistes.

Dans les années 1940 et 1950, ce concept est appliqué aux œuvres de peintres tels que Francis Gruber, Bernard Buffet, Paul Rebeyrolle, André Minaux et Bernard Lorjou. Ces quatre derniers sont d’ailleurs membres du groupe L’Homme Témoin, fondé dans les années 1950, qui revendique une peinture engagée et une représentation sans concession du réel.

Une esthétique du réel et du quotidien

Le misérabilisme met en scène des figures de « petits hommes » en capturant leur solitude, leurs angoisses et leurs difficultés quotidiennes. En cela, il s’oppose aux canons académiques et aux avant-gardes abstraites de l’époque, préférant une figuration expressive et souvent mélancolique.

L’un des principes fondamentaux des misérabilistes est la revalorisation de la peinture d’histoire. Contrairement à la tradition classique, ils utilisent ce genre pictural non pas pour célébrer des événements glorieux, mais pour témoigner des traumatismes et des souffrances contemporains.

Cette approche se manifeste notamment dans Job de Francis Gruber et L’Âge atomique de Bernard Lorjou, où la peinture devient un moyen d’explorer et de traduire l’état d’esprit de la société d’après-guerre. Famine, désolation, angoisse existentielle : ces œuvres reflètent une époque marquée par l’incertitude et la précarité. La peinture d’histoire devient ainsi un moyen d’analyse et de témoignage, conférant une signification nouvelle aux thèmes traditionnels, allégoriques ou bibliques, afin d’éclairer les problèmes socio-politiques contemporains.

La figure du « petit homme » : entre misère et existentialisme

L’une des principales caractéristiques du misérabilisme est la création d’un genre particulier de personnage – une figure incarnant la détresse sociale et la misère physique et spirituelle. Dépourvu d’idéalisation, ce personnage s’éloigne des normes esthétiques conventionnelles pour mieux refléter la tragédie humaine et l’impuissance face à l’adversité.

Ce « petit homme » misérabiliste trouve des échos dans la littérature naturaliste d’Émile Zola et des frères Goncourt, ainsi que dans les œuvres existentialistes de Jean-Paul Sartre, Albert Camus et Franz Kafka.

En plus, nous pouvons rapprocher cette figure du « petit homme » de la tradition littéraire russe, notamment chez Dostoïevski, dont l’influence sur l’existentialisme français est manifeste. Ce courant intellectuel relie ainsi le misérabilisme pictural à une réflexion plus large sur la condition humaine, dans une société marquée par la désillusion et le doute.

En conclusion, le misérabilisme dans l’art français de l’après-guerre a constitué une réaction artistique à la détresse et au questionnement existentiel de l’époque. En mettant en lumière la fragilité humaine et les conséquences socio-politiques du conflit mondial, il s’est imposé comme un mouvement significatif bien que souvent sous-estimé dans l’histoire de l’art moderne.